Le déracinement dans Interstellar

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Temps de lecture : 30sec/06min

Le cinéma de Christopher Nolan se concentre essentiellement sur la subjectivité. Le réalisateur s’intéresse moins à la réalité objective, qui est toujours chez lui un concept fragile, qu’à la manière dont nous percevons le monde1. Ainsi dans Memento la réalité est-elle une énigme (mémoire à court terme) ; dans Insomnia la fatigue trouble la vue d’Al Pacino ; dans Inception la frontière entre le rêve et la réalité est complètement remise en question ; enfin, dans Le Prestige l’illusion prend totalement le pas sur la vie. La volonté de Nolan de plonger, à la fin de ses films, le spectateur dans le trouble est une autre constante que l’on peut dégager de son œuvre. La fin d’un film est l’occasion pour le réalisateur de rappeler au spectateur sa capacité d’apporter de l’ambiguïté2. C’est évidemment le cas dans Inception, mais aussi dans Memento et avec Interstellar on ne déroge pas à la règle.

En temps normal, les causes d’une mauvaise fin sont à chercher dans la première partie du film, mais ici ce n’est pas le cas. En effet, le premier acte d’Interstellar est plutôt bien mené. On comprend d’emblée la psychologie des personnages, les valeurs qui les opposent et en particulier celles du héros Cooper, interprété par l’excellent Matthew McConaughey, ancien pilote d’essai pour la NASA, aujourd’hui agriculteur et bien loin de sa véritable vocation : explorateur. Un système de valeur que l’on retrouve chez ses enfants : son fils se destine à reprendre la ferme, tandis que sa fille Murphy, avec qui il partage un lien très fort, a hérité de son intérêt pour la science. La première partie d’Interstellar se concentre donc sur le portrait psychologique des personnages et la description du monde dans lequel ils vivent : un monde crépusculaire de plus en plus hostile, en crise économique et écologique. Une exposition qui culmine dans la scène de l’école, une des meilleurs du film. Les cadres d’éducation reçoivent le héros pour l’entretenir sur l’orientation de ses enfants ; s’en suit un débat. La réalité de la crise économique fait que le budget alloué à l’éducation est réduit, ce qui n’ouvre la perspective de longues études qu’aux meilleurs élèves, dont le fils du héros ne fait pas partie. Cooper proteste et souhaite que son fils ait les mêmes chances que les autres, mais leur monde a davantage besoin de gardiens que de scientifiques, répondent les cadres. Un débat éminemment actuel qui confirme encore une fois que le propos de la science-fiction ne porte pas sur l’avenir, mais bien plutôt sur le présent. Car de quoi avons-nous besoin aujourd’hui pour nourrir la planète ? D’une cohorte d’agro-manager surdiplomés ou de simples agriculteurs ?

Suite à cette scène survient le problème qui lancera l’intrigue du récit : l’environnement de la planète ne sera bientôt plus viable pour l’espèce. Pour sauver l’humanité Cooper devra donc partir à la recherche d’autres planètes potentiellement colonisables, mais l’immensité de l’espace fait qu’il n’a aucune idée de quand il reviendra. Reste cependant une promesse faite à Murphy : « Je reviendrai. »

Insterstellar cultive l’idée que l’homme, s’il veut survivre, doit se déraciner et partir à la recherche d’un nouveau monde.

Mais avant de partir coloniser l’espace, sommes-nous si sûrs de connaître les règles de cette nature qui nous rejette ? Et précisément, cette dernière est dans le Interstellar, le principal adversaire du héros. Elle est la raison pour laquelle il doit partir de la Terre en premier lieu, elle est aussi l’opposant sur la planète Miller (tsunami), ainsi que celui sur la planète Mann (nature hostile et instinct de conservation de l’homme). Ce conflit avec la nature est réglé par l’Amour grâce auquel Cooper parvient à communiquer à sa fille la solution au problème de l’humanité. Une solution qui malheureusement n’apporte pas grand chose à l’évolution psychologique du héros. En effet, même si les scénaristes font évoluer le personnage dans le sens des regrets (pendant son voyage celui-ci ne fera que regretter sa décision et il tentera d’envoyer le message : « Reste ! » à son homologue du passé),

il n’a pas pour autant de révélation à la fin du récit qui viendrait régler son débat moral : ai-je eu raison d’abandonner mes enfants pour aller explorer l’univers ?

À la place, la scène des retrouvailles avec Murphy, que l’on attend pendant trois heures et sur laquelle tout le film repose, est très décevante et au contraire le conforte dans sa décision initiale, puisqu’il quitte à nouveau ses attaches et part rejoindre Amélia, échouée sur la troisième planète, pour former un nouvel ordre humain. Si bien, que l’émotion ressentie à juste titre pendant tout le film n’est pas récompensée par la résolution qu’elle attend. On ressort de la salle plein d’incompréhension, comme souvent dans le cinéma de Nolan.

Pourtant, il y a beaucoup de bonnes choses dans Interstellar, notamment une très bonne utilisation des paradoxes temporels qui donne lieu à des scènes poignantes, et des réflexions philosophiques intéressantes sur la nature, avec une référence explicite à une idée formulée par Jean-Jacques Rousseau (« le lion ne fait pas de mal à la gazelle, il la mange »). Ces réflexions sont d’autant plus honorables qu’elles sont dans un blockbuster grand public, un format qui a beaucoup de qualité mais qui n’est pas réputé pour sa finesse, et c’est le grand intérêt du réalisateur, depuis The Dark Knight, que de pousser un format commercial dans des directions inédites ; elles sont d’autant plus utiles que la philosophie moderne se trouve être cruellement orpheline d’une définition assurée de la nature. Un deuxième questionnement parcourt le film, il porte sur les limites de la rationalisation scientifique (Positivisme qui n’est pas la raison du philosophe). Depuis les années 20, le développement des nouvelles sciences de la gestion (marketing, management, cybernétique) a favorisé l’émergence d’un constructivisme radical qui appréhende le vivant comme un système informatique, modélisable, piratable (Inception) et remodelable d’une manière plus rationnelle. En opposant le Sentiment (qui n’est pas l’émotion) à la raison du scientifique, les scénaristes veulent clairement montrer les dangers de cette prétention démiurgique. De plus, c’est bien cette rationalisation à outrance, cette exigence techniciste du rendement à tout prix dans l’agriculture moderne, qui détruit la biodiversité et pousse la civilisation vers l’effondrement mis en scène dans le film. Les frères Nolan, en opposant leur héros à la nature, ne se sont-ils pas trompés d’ennemi ?

D’ailleurs, Interstellar fait totalement l’impasse sur les causes de la crise environnementale, et à aucun moment n’assiste-t-on à une remise en question de l’Homme et de son attitude vis à vis de la nature. Tout se passe comme si il était poussé hors du monde sans raison, la faute à pas de chance. Cooper le dit très clairement : « Ce monde est un trésor, mais il nous pousse vers la sortie. ». Mais comment tout reconstruire ailleurs lorsqu’on ne remet pas en cause ce que l’on a fait ici ? À Interstellar nous souhaitons donc opposer Wall-E le film d’animation de Pixar, dont le scénario est très proche mais qui, lui, apporte une réponse politiquement plus responsable : les hommes, qui ont détruit leur environnement et fuit dans l’espace, choisissent de revenir pour cultiver la terre de manière consciente ; Ou encore Avatar, le film de James Cameron, qui reprend la trame, très utilisée mais toujours efficace, du Eastern (retour aux origines) et qui décrit bien la remise en question d’un monde technique colonisateur séduit par le charme d’une petite structure traditionnelle et enracinée.

Car c’est bien d’une crise de conscience dont le monde souffre et non d’une crise de science. Le progrès technique n’induit pas le progrès moral.3

En définitive, ce que réussit à merveille Interstellar c’est de nous faire ressentir l’insoutenable éloignement par-delà le temps et l’espace d’un père et de sa fille, de pousser plus loin que tout ce qu’on avait vu auparavant le vertige de l’homme dans l’immensité de ces espaces infinis ; Ce qu’il rate ce sont les retrouvailles ; le retour d’Ulysse vers Ithaque et les résolutions qu’un tel voyage amène inévitablement. Reste le personnage touchant et sous-exploité du fils, interprété par le discret Casey Affleck, qui refuse de partir de sa ferme, qui endosse ce rôle de gardien, qui certes ne sauve pas le monde dans Interstellar mais qui sauvera peut-être le notre.

Notes :

1 « I’m fascinated by our subjective perception of reality, that we are all stuck in a very singular point of view, a singular perspective on what we all agree to be an objective reality, and movies are one of the ways in which we try to see things from the same point of view » With Inception, Can Christopher Nolan Save the Summer? ». The Village Voice. Retrieved 1 September 2013. (Retour)

2 http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-30367/interviews/?cmedia=19549319. (Retour)

3 « Mais si le progrès des sciences et des arts n’a rien ajouté à notre véritable félicité; s’il a corrompu nos mœurs et si la corruption des mœurs a porté atteinte à la pureté du goût. » Jean-Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts.

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