Comment Google est devenu un empire

Comment Google est devenu un empire

Temps de lecture : 04min/25min

1. Les raisons du succès : une entreprise en rupture totale
– L’organisation
– L’algorithme
– Le modèle économique
2. L’empire en marche
– Diversification des investissements
– Transhumanisme
– Diplomatie
– L’empire de Google est-il moral ?

Au milieu des années 90, internet est une vaste jungle, et la recherche d’informations une entreprise fastidieuse dont les résultats n’ont souvent aucun sens. À cette époque, Larry Page, étudiant à Stanford et futur co-fondateur de Google, utilise le moteur de recherche de référence AltaVista. En l’utilisant, il se rend compte que le moteur affiche, en plus de la liste des résultats, une donnée supplémentaire : des liens. Son attention se porte sur ses liens, lesquels AltaVista ne semble pas vraiment utiliser1. Page développe alors une théorie selon laquelle on pourrait utiliser les liens pour mesurer, à l’instar des citations dans les publications scientifiques, la valeur d’une page internet. Il vient de trouver l’idée qui sera à la base de la création de Google : le PageRank.

Le 15 septembre 1997, le nom de domaine « google.com » est enregistré, et durant l’année 1998 les deux entrepreneurs réussiront, grâce au réseau de Stanford, à réunir la somme d’1 million de dollars. En Septembre 1998, Google Inc. s’installe dans le garage de Menlo Park ; le moteur de recherche répond à 10 000 requêtes par jour. En cinq mois, ce nombre passe à 500 000 ; la firme retient l’attention de la presse mondiale et des investisseurs. Si bien que le 7 juin 1999, Google obtient 25 millions de dollars de capitaux propres et déménage vers son lieu définitif, le GooglePlex à Mountain View en Californie.

Le trafic journalier du site dépasse alors les 100 millions de requêtes, ce qui n’est encore rien puisqu’en 2012 le nombre de requêtes gérées par le moteur sera de 3,5 milliards. Comment expliquer une telle ascension ? Comment d’une base de donnée d’1 To dans un garage de Californie parvient-on à bâtir un empire technologique incontournable dont le pouvoir dépasse celui des États ?

Les raisons du succès : une entreprise en rupture totale

Les deux fondateurs de Google, Larry Page et Sergueï Brin, sont issus de l’université de Stanford, réputée pour inculquer à ses étudiants un sens de l’innovation et de l’entrepreneuriat en valorisant au mieux le produit de leurs recherches. À travers des liens étroits tissés avec les entreprises de la Silicon Valley, l’université établit des contrats de licence et génère des revenus importants qu’elle peut ensuite réinvestir dans la recherche.

Cette culture de l’innovation est ce qui a fait le succès de Google ; l’entreprise est en rupture à tous les niveaux : technologique, organisationnel et économique.

L’organisation

L’innovation est au cœur même de l’organisation du géant de Mountain View. Le Googleplex, siège social de la compagnie, a des allures de campus et de centre de loisirs ; il met à disposition des employés une myriade d’installations : restaurant, salle de sport, espace de relaxation etc… Tous les services sont gratuits, fonctionnent à l’énergie solaire et sont autant de raisons pour le Googler (employé de Google) de se sentir au travail comme chez lui.

Google fait d’ailleurs tout pour retenir ses talents. Les employés profitent donc d’un grand nombre d’installations, mais aussi de beaucoup de temps. En effet, Google tient à laisser 20% de temps libre à tous les Googlers2 ; un salarié trop occupé par son travaille n’a pas le temps de développer des idées nouvelles. Ainsi afin d’encourager l’innovation, les dirigeants laissent-ils assez de temps libre à leurs employés pour qu’ils développent des projets personnels. Ils mettent même en place un dispositif d’évaluation des idées3. Les meilleurs projets sont sélectionnés, présentés au public et transformés en prototype par une équipe de trois ingénieurs. Pour les employés ayant significativement contribué au développement de l’entreprise, une récompense de 10 millions de dollars leur est offerte.

L’organisation de Google est donc tout à fait atypique et lui permet de sans cesse innover. Néanmoins, la véritable raison du succès de la firme est ailleurs.

L’algorithme

Le PageRank est probablement la cause première du succès planétaire de la firme. Outre son originalité technique, il renferme également un système de valeurs, des principes de bienveillance chers à Brin et Page ; il est l’âme que les deux scientifiques ont voulu donner à leur créature.
En s’inspirant du monde scientifique pour concevoir leur système, ils veulent faire du web un espace de méritocratie où seule compte la qualité de l’information.
En effet, la fonction du PageRank est de mesurer l’autorité d’une page, et pour ce faire il ne se contente pas d’évaluer la pertinence d’une recherche en fonction des mots-clés présents sur une page (démarche sémantique), mais mesure également son référencement, à savoir la relation qui existe entre les pages. Sur une échelle de 1 à 10, le PageRank recense le nombre de liens menant à une page donnée ; plus ces liens, signe d’autorité, sont nombreux, plus la page aura un bon classement.
La subtilité du système est qu’il utilise le contenu du web sans intervenir sur lui. Ce sont les utilisateurs qui, en se citant mutuellement, opèrent un jugement et créent un classement ; l’algorithme ne fait qu’agréger ces jugements de manière totalement neutre. Le lien hyper-texte comme la citation est une abstraction ; il permet de quantifier, selon un idéal scientifique d’objectivité, une autorité qui ne se soucie pas des personnes. Les dirigeants de Google étendent même le parallèle : le lien, plus qu’une citation, est un vote, ce qui vaut à l’algorithme le titre  de « champion de la démocratie »4 .

Cependant le web est très différent du monde scientifique. Il est ouvert à tous, alors que l’univers des savants, de part leur statut de chercheur, opère déjà un filtre de l’autorité. Sur la toile, la qualité des publications varie fortement, et c’est une des intuitions fondamentales de Larry Page, lorsqu’il imagine le PageRank, que de différencier la popularité de la qualité d’un lien. En effet, PageRank effectue un calcul récursif, autrement dit, plus une page a un bon référencement plus son vote5 aura de l’importance : les grands sites internet sont favorisés. Le régime de Google est donc plus une Aristocratie qu’une véritable Démocratie.

Les cadres de Google n’ont de cesse de revendiquer l’absence d’intervention humaine du système et pour cause : une des conditions de la pertinence des résultats du PageRank réside dans sa neutralité, mais cette neutralité ne peut exister que si l’algorithme est invisible. Or c’est de moins en moins le cas.
Le PageRank postule la sincérité des utilisateurs lorsqu’ils citent une page, mais cela fait longtemps que les internautes anticipent le fonctionnement de Google dans leurs publications, ce qui est un vrai problème pour l’idéal méritocratique que la firme désire porter. Le développement des techniques d’optimisation des pages pour augmenter leur visibilité (SEO), des marchés noirs où des internautes s’échangent des liens alors qu’ils n’ont aucune proximité, des « fermes de contenus » construites à base de mots-clés très recherchés par les robots mais formant des articles illisibles pour des humains, a fait d’internet une course aux liens géante, et pousse la firme d’adapter sans cesse son code, mais aussi d’effriter inévitablement, faille après faille, son idéal de non-intervention.
De plus, des travaux sur la structure du web mettent en évidence des effets de hiérarchisation dont notamment l’effet Mathieu : une minorité de pages captent la majorité de l’attention ; 90 % du PageRank du web est possédé par 10 % des sites (Pandurangan et al., 2006). Ils montrent aussi des mécanismes « d’attachement préférentiels » : les gros sites refusent de citer ceux qui ont moins d’autorité qu’eux… En somme, des effets pervers qui font qu’au sommet du PageRank, l’autorité se confond avec la popularité6.

Pour sortir de ce cercle vicieux, Google adopte de plus en plus des systèmes d’apprentissage évolutifs (machine learning). Il ne s’agit plus de modifier l’algorithme à la main pour qu’il couvre un nombre de plus en plus grand de cas, mais de laisser le système d’apprentissage recueillir des données sur l’historique de navigation, sur les anciennes requêtes et ainsi fournir des réponses au cas par cas fonctions des habitudes d’utilisation de chacun.

À leurs débuts, Brin et Page concentrent leur attention uniquement sur l’amélioration technique de leur système. Mais l’histoire de Google montre qu’une idée, si brillante soit-elle, ne suffit pas.
Malgré le nec plus ultra de la technologie, et un modèle de management leur permettant de garder les meilleurs cerveaux de la Silicon Valley, il restait à Sergueï Brin et Larry Page de trouver un moyen éthique de rendre leur entreprise rentable.

Le modèle économique

À un moment, le succès du moteur de recherche semble se retourner contre lui. Le nombre de requêtes augmentant d’une manière exponentielle, il faut investir davantage dans du matériel pour accueillir une base de données toujours plus importante, mais le million de dollar d’investissement initial a été entièrement utilisé. Aujourd’hui, Google génère un chiffre d’affaire de 59,8 milliards de dollars par an, mais durant l’année 1999, en l’absence de modèle économique, l’entreprise est en difficulté et n’est pas en mesure de faire les investissements nécessaires pour suivre sa demande7. De plus, les fondateurs ont des scrupules a utiliser la publicité pour générer des revenus. Ils publient d’ailleurs en 1998 une déclaration à ce sujet, affirmant l’impact négatif des publicités sur la qualité des résultats des moteurs de recherche8.

En étudiant le marché, les deux entrepreneurs parviennent néanmoins à trouver une solution. Pour ne pas biaiser la qualité des résultats de leur moteur de recherche, ils décident de distinctement séparer la zone des liens sponsorisés de celle des résultats et mettent en place un nouveau type de publicité plus subtile et moins envahissante.
Le 23 Octobre 2000, la firme annonce donc le lancement du programme Adwords, un programme qui permet aux annonceurs de construire des campagnes de publicité ciblées en achetant à Google des mots-clés. Ce modèle applique à la publicité le principe de la Longue Traîne issu de la Nouvelle Economie9.

La Longue Traine est rendue possible par la réduction totale du cout de gestion d’une infinité de produits que permettent les nouvelles technologies. Dans le cas d’un best-seller, le produit va toucher un public très large ; il va rapporter un chiffre d’affaire très important mais limité puisqu’il ne sera généré que par un seul produit. À l’inverse, dans le cas d’une infinité de petits produits de niche, on se retrouve avec une infinité de petits revenus (Longue Traine), mais qui, additionnés, dépassent celui d’un Best-seller.
Cette stratégie est appliquée par Google lorsque la compagnie propose discrètement, à coté des résultats d’une recherche, des liens commerciaux ciblés par des mots-clés. Quand l’utilisateur clique sur le lien commercial cela génère un revenu pour Google qui a préalablement vendu le mot-clé correspondant à l’annonceur. La publicité ne s’impose plus lourdement au consommateur comme avec le modèle du portail web et ses bannières putassières, mais lui propose exactement ce dont il a besoin, au moment où il en a besoin.

Le 18 aout 2004, la société est introduite au NASDAQ. Un an plus tard, elle réalise une des plus grandes augmentations de capital de l’histoire boursière. En 2004, avec une expansion de 400% en cinq ans, Google connait la croissance la plus forte de tous les temps10. Une telle évolution reste du domaine du jamais-vu en économie, et semble attester de la réalité de la Nouvelle Économie, qualifiée de mythe depuis l’effondrement de la bulle technologique en 2001.

Désormais, il n’y a plus rien de honteux à faire de l’argent grâce à la publicité. Et pour s’en assurer, la firme a mis en place un ensemble de règles à respecter : Pertinence ; discrétion et distinction claire entre les résultats et les publicités.
Les sommes astronomiques que génère Google grâce à cette publicité vont lui permettent de multiplier ses investissements et de bâtir un empire dont l’étendue ne cesse d’inquiéter.

L’empire en marche

Diversification des investissements

A partir de 2002, l’entreprise diversifie son activité basée jusqu’alors sur son moteur de recherche. Outre la création de son propre service de messagerie (Gmail), elle lance en Décembre 2004, son programme Google Livres, une entreprise de numérisation des collections issues des bibliothèques des grandes universités américaines. Google renoue ainsi avec le vieux rêve de rassembler dans un même lieu le « cerveau du monde », présent dans les essais World Brain d’H.G Welles, et déjà à l’origine de la création de la bibliothèque d’Alexandrie. Dès 2005, le projet vaut à la firme plusieurs procès suite à la numérisation d’œuvres sans l’accord préalable des ayants-droit.

En mai 2007, Google lance Street View, une plate-forme permettant de visualiser en ligne le panorama d’une rue. Une fois encore, l’initiative soulève une controverse, notamment sur la vie privée. Au-delà du caractère intrusif des photos prises par les Google Cars (on distingue clairement sur certaines photos des braquages, des personnes urinant dans leur jardin ou entrant dans des sex-shops), c’est le scannage des réseaux wifi par ces voitures qui crée la polémique. Peter Shaar, responsable de l’équivalent de la CNIL en Allemagne, accuse le géant du web de sauvegarder les noms des points d’accès wifi et les adresses MAC des appareils informatiques. Pour sa défense, Google déclare dans le Spiegel n’avoir jamais caché cette pratique effectuée depuis plusieurs années dans le but de cartographier les hotspots Wi-Fi sur Google Maps, et affirme ne pas publier les informations personnelles.
La même polémique éclate en Grande-Bretagne et les autorités britanniques somment l’entreprise de détruire sous 35 jours les données privées collectées via son service de cartographie. En réaction à l’injonction, un porte parole de Google assure que les employés n’avaient « pas voulu collecter ces données, ne les avaient pas utilisées ni même regardées ». Deux déclarations pour le moins contradictoires… Quoiqu’il en soit, en Avril 2013 l’Autorité de protection des données de Hambourg inflige à Google une amende de 145 000 € pour la collecte non autorisée de données Wi-Fi par les véhicules Street View. La compagnie a-t-elle vraiment voulu collecter ces données et pour en faire quoi ? Mystère ? Pas vraiment.
Le scandale de l’affaire PRISM suite aux révélations du Guardian fait éclater au grand jour la coopération des géants du web et de la NSA. En effet, l’agence de renseignement aurait un accès direct aux informations hébergées par Microsoft, Google, Yahoo, Facebook, PalTalk, YouTube, AOL, Apple…
Le marché des données personnelles pèse à lui seul 315 milliard de dollars et représente un enjeu majeur de l’avenir. Le monopole sur l’utilisation de ces données par les géants d’internet est un danger direct pour nos libertés, notamment dans son application à la médecine personnalisée (nous y reviendrons).

L’année 2013 est un nouveau tournant dans la trajectoire de Google puisqu’elle marque sa volonté d’investir massivement dans la robotique avec l’acquisition de huit sociétés du secteur dont notamment : Boston Dynamics, une société en collaboration avec le Pentagone sur plusieurs projets de robotique militaire ; Nest Labs spécialisée dans la domotique ; DeepMind spécialisée dans l’intelligence artificielle ; ou encore Magic Leap qui travaille sur les interactions homme-machine et la réalité augmentée.
Tous ces investissements rentrent dans le cadre de Google X Lab, un laboratoire plus ou moins secret qui emploie des pontes de la recherche pour travailler sur les neurosciences, les interactions homme-machine et l’intelligence artificielle. Parmi les projets phares rendus publics par le laboratoire, on peut citer : des voitures automates, des lunettes à réalité augmentée et un réseau neural appliqué à la reconnaissance vocale, à la reconnaissance d’images et à la modélisation du langage11.

On ne peut rapporter qu’une partie de la totalité des positionnements qu’a effectué Google de 2013 à 2014 ; l’intention est de montrer que Google n’est plus du tout un simple moteur de recherche, mais une entreprise tentaculaire, la plus en pointe sur les technologies qui régiront notre futur proche. Et les choix de Google dans ses investissements ne sont pas le moins du monde le fait du hasard, ils dégagent une parfaite cohérence, surtout lorsque l’on sait qu’ils relèvent d’un projet politique clairement défini.

Transhumanisme

La plupart des dirigeants de Google sont convertis au transhumanisme, une idéologie qui considère le vivant comme une perpétuelle construction, où la donnée naturelle de l’humain, obsolète ou encombrante, peut être déconstruite et reconstruite d’une manière plus efficace. Pour un transhumaniste, l’homme est la mesure de lui même ; il est libre de disposer de son corps comme il l’entend ; il décide seul des modifications qu’il souhaite apporter à son ADN, à son cerveau ou à son corps.
En Décembre 2012, Google embauche Raymond Kurzweil, le pape de la religion transhumaniste qui fixe à 2045 la date de la singularité technologique, le moment où l’intelligence artificielle aura dépassé celle de l’homme. Officiellement, Kurzweil rejoint Google pour travailler sur l’apprentissage automatisé et le traitement du langage, mais ce sont là évidemment des étapes préalables à la création de la première intelligence artificielle de l’histoire, le but avoué des dirigeants de Google.

Dans la même logique transhumaniste, Google parraine la Singularity University qui forme les spécialistes des NBIC, acronyme décrivant la convergence technologique des nanotechnologies (N), de la biologie (B), de l’informatique (I) et des sciences cognitives (C), et fonde en 2013 Calico dont les recherches portent sur la lutte contre le vieillissement.
Pour un transhumaniste, la maladie, la vieillesse et la mort sont des absurdités ; il existe d’ailleurs un lobby défendant l’utilisation des NBIC pour délivrer l’homme de ces limites biologiques ; il est particulièrement influent sur les rives du Pacifique, de la Californie à la Chine et à la Corée du Sud, soit à proximité des industries NBIC.

Le défi du séquençage ADN est aujourd’hui d’organiser et d’évaluer de grandes quantités de données. La compréhension de la structure des protéines pourrait être une étape fondamentale dans l’avancé des recherches sur le traitement des maladies dégénératives. Malheureusement, la modélisation des protéines demande une énorme capacité de calcul12, une capacité que seul Google est en mesure d’apporter. Mais précisément, cette capacité d’analyse des données joue de plus en plus contre nos libertés, car en fournissant la technologie capable de séquençer notre ADN, Google détiendra les informations nécessaires à la mise en place de normes de comportements : Google pourra nous dire si l’on a assez dormi, si l’on a trop mangé, si l’on a fait assez d’exercice etc… Dès lors, qu’est-ce qui empêche la firme d’établir, sur la base de ces normes, des partenariats avec des compagnies d’assurance ? Surtout, qu’adviendra t-il de ceux qui refuseront de vivre selon les normes de Google ? Auront-ils toujours droit au remboursement de leurs soins ?
La médecine devient donc de plus en plus une science de l’information, et en tant qu’expert en traitement de l’information on comprend comment Google est en mesure d’appliquer son expertise technologique au domaine de la santé. Seulement, l’application de cette expertise dépasse largement le cadre de la santé…

Diplomatie

En 2010, Google lance son nouveau programme Google Ideas, un groupe de réflexion (think tank) dont l’objectif est d’utiliser les technologies pour apporter des solutions aux conflits politiques internationaux. À la tête de ce groupe, Jared Cohen ex-conseiller diplomatique pour Hilary Clinton au ministère des affaires étrangères.

Dans son dernier livre, When Google meet Wikileaks, Julian Assange rapporte le rôle obscur joué par Jared Cohen dans la politique extérieure des États-Unis. À ce sujet, il cite une correspondance interne provenant du Vice-président de Stratfor, une agence de renseignement privée :

« Google a le soutien et le renfort aérien de la Maison Blanche et du Département d’État. En réalité, ils font des choses que la CIA ne peut pas faire. Cohen va se faire enlever ou tuer. Ce serait le meilleur moyen d’exposer le rôle secret de Google dans la fabrication des soulèvements, pour être franc. Le Gouvernement pourra faire comme si il ne savait rien et Google sera dans la merde.13« 

Selon des fuites du Département d’État révélées par Wikileaks, Jared Cohen serait intervenu en Égypte au moment de la révolution colorée, en Iran, en Afghanistan, au Liban où il aurait tenté de monter un groupe rival du Hezbollah et à Londres où il aurait financé des producteurs de cinéma indiens pour qu’ils insèrent du contenu anti-extrémiste dans leurs films.
Il serait aussi membre et fondateur de plusieurs ONG et associations, financées par Google, et qui, sous couvert de défendre les droits de l’homme, exerceraient une influence politique pour le compte d’intérêts privés. Parmi ces fondations, Movements.org qui a fusionné avec Advancing Human Rights fondée par Robert L. Bernstein, qui venait d’ailleurs de quitter Human Rights Watch trop critique, selon lui, de la politique de l’État d’Israël et des États-Unis14.

Un autre personnage central de l’organigramme de Google entretient des rapports plus qu’incestueux avec le monde politique, il s’agit d’Eric Schmidt, ancien PDG de Google de 2001 à 2011, aujourd’hui membre de comité d’administration. Eric Schmidt finance depuis plus de 10 ans les campagnes politiques démocrates… et républicaines15. Il fait aussi partie de la New America Foundation, une fondation qui produit une centaine d’articles par an sur des sujets divers tels que la défense nationale, les technologies, le genre, ou l’éducation… Une fondation basée à Washington qui réunit des noms prestigieux dont notamment Bill et Melinda Gates, Francis Fukuyama (grande figure intellectuelle du néo-conservatisme), Jonathan Soros (fils de George Soros), Rita Hauser ex-conseiller en intelligence sous Bush et Obama, Steve Coll ancien rédacteur du Washington Post etc…

Dans The New Digital Age, Jared Cohen et Eric Schmidt décrivent leur vision de l’avenir. L’accession de milliards de nouveaux individus à l’internet mettra l’humanité face à des défis inédits16 (que nous ne pourrons relever sans Google évidemment). Dans cet avenir, il nous faudra assumer les conséquences de notre refus d’intégrer le réseau ; les nouvelles possibilités qu’offriront les technologies iront de pair avec une perte d’intimité totale et une surveillance continue, tandis que la liberté hors des technologies aura tous les allures de l’exil.
Le livre apporte une vision sombre de l’avenir, mais néanmoins réaliste sur l’emprise de plus en plus importante qu’auront les technologies sur notre vie. Il nous permet, malgré lui, d’imaginer le danger pour nos libertés que peut représenter un monopole comme Google : maitriser les technologies du futur c’est se forger la capacité d’intervenir dans la majorité des industries qui dépendront de plus en plus de la Technique par soucis d’efficacité, que ce soit l’armée avec la robotique militaire, la médecine à travers le séquençage de l’ADN ou les transports avec les automates. Se passer de Google dans son expérience numérique quotidienne est d’ores et déjà quasiment impossible et rien ne nous permet d’imaginer un changement de direction ; même si le parlement européen sera amené prochainement à se prononcer sur une éventuelle scission de Google.

L’empire de Google est-il moral ?

Une des caractéristiques principales des impérialismes modernes est de confondre morale et civilisation17. En effet, l’idéologie progressiste qui les anime déduit la supériorité morale de la supériorité scientifico-technique. C’était au nom de son savoir-faire technique que l’universalisme moderne (en réalité socio-centré), représenté aujourd’hui par les droits de l’homme et le devoir d’ingérence, prétendait au XIXème siècle apporter la morale et civiliser les races inférieures18, soit les communautés qui ne correspondaient pas à la vision occidentale de la modernité et qu’il convenait donc d’anéantir, quand bien même elles eurent la pureté des mœurs spartiates…

De même que les empires coloniaux étaient des empires du bien, car ils apportaient des routes, des fusils et la Démocratie, Google ne peut pas « être le mal » puisqu’il apporte le wifi, l’information et la méritocratie du PageRank. Là où les choses se compliquent, c’est que l’empire de Google, à l’inverse de ses prédécesseurs, ne s’impose pas par la force, mais se rend indispensable ; nous sommes heureux de nous asservir à son pouvoir, de lui racheter des informations que nous lui avons donnés.

Dans son livre, La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Jacques Ellul va plus loin. Pour lui, c’est bien l’esprit de la Technique qui s’exprime dans l’universalisme ; un universalisme technique est un pléonasme ; la technique, comme la science dont elle est issue, est vouée à l’universel ; elle n’a ni race, ni frontière, ni langue. Dans un avion, les deux pilotes n’ont pas besoin de s’entendre, ils obéissent aux indicateurs du tableau de bord ; de même dans les camps de concentration où on a pu faire travailler des hommes de nationalités différentes sans qu’ils eurent le moindre contact19. La Technique fait également fi de toute considération morale ; elle détruit les traditions, les religions et les communautés, qui sont contraires à l’impératif rationnel d’efficacité. Bref, la Technique est le langage qui supplée tous les particularismes, le pont qui franchit les gouffres de spécialisation qu’elle a elle même crées.

Plus que cela, elle est une totalité autonome, une civilisation à part entière, une vision du monde dominée par l’efficacité. Elle n’est plus un moyen que l’homme utilise en vue d’une fin, elle est devenue une fin dont l’homme est désormais le moyen20.
Et la ligne de front entre l’humain et la Technique se fera de plus en plus décisive, puisqu’au regard de la Technique, le facteur humain, inconstant et imprévisible, dysfonctionne. L’organe devra donc s’adapter, le sportif se chronométrer, l’ouvrier tenir la cadence, la procréation s’industrialiser, le barbare se civiliser. Et cet impératif d’efficacité étendra inexorablement son emprise à toute la substance de l’humain sans que rien ne puisse y résister : quand un pot de terre cuite rencontre un pot de fer, lequel subsiste ? Grâce à la Technique, l’homme moderne se croyait victorieux de la nature, mais il n’a pas vu que cette victoire n’était pas la sienne, car pour se servir de la Technique il faudrait bientôt qu’il la serve.

Notes

1. VISE (David). The Google Story. Pan Books, 2008. p. 18. (Retour)
2. Ibid
3. DIALLO (Demba). Comment des start-up deviennent des grands groupes mondiaux : le cas de Google, Vie & sciences de l’entreprise, 2007/3 N° 176 – 177, p. 43-60. DOI : 10.3917/vse.176.0043
4. http://zabaque.uqac.ca/navigation/nav05/pourquoi.htm#pag
5. ibid
6. Pour une approche plus en détails du PageRank voir : CARDON (Dominique), « Dans l’esprit du PageRank » Une enquête sur l’algorithme de Google, Réseaux, 2013/1 n° 177, p. 63-95. DOI : 10.3917/res.177.0063
7. VISE (David). The Google Story. Pan Books, 2008. p. 27.
8. Ibid, p. 35.
9. On appelle Nouvelle Économie la période de prospérité économique qui fit suite au développement des nouvelles technologies à la fin des années 90. Un moment marqué par un chômage bas et une tension inflationniste quasi nulle. Cette Nouvelle Économie regroupe plusieurs modèles différents dont celui du logiciel propriétaire qui fit la fortune de Microsoft, et celui de la Longue Traine qui fit celle de Google.
10. Deloitte Touche Tohmatsu, Deloitte Technology Fast 500, 2004 (Retour)
11. http://arxiv.org/abs/1112.6209
12. VISE (David). The Google Story. Pan Books, 2008. p. 116. (Retour)
13. ASSANGE (Julian), When Google meet Wikileaks. OR Books, 2014.
14. Ibid
15. Ibid
16. COHEN (Jared), SCHMIDT(Eric), The New Digital Age: Reshaping the Future of People, Nations and Business. Vintage, 2013. (Retour)
17. BOUTROUX (Emile), La philosophie de Kant (cours professé à La Sorbonne en 1896-1897), Paris, Vrin, 1968.
18. « Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder (…) : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. (…) Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (…) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Jules Ferry, Débats parlementaires, 28 juillet 1885
19. ELLUL (Jacques), La technique ou l’enjeu du siècle. Economica, 2008.(Retour)
20. Ibid

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