De chair, de sang et de fusibles : Rant, de Chuck Palahniuk.

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À l’heure où le nom de Chuck Palahniuk fait vibrer le monde des comics dans l’attente de la suite de Fight Club, il semble de bon aloi de se replonger dans la bibliographie de cet auteur particulièrement atypique qui demeure l’un des rares touche-à-tout de la littérature contemporaine.

En effet, des refus répétés de son premier roman, Invisible Monsters, à Doomed, son dernier opus en date, l’ancien docker originaire de Pasco-Washington DC aura traité de la monstruosité physique d’un ancien mannequin, de la schizophrénie d’un jeune employé de bureau voué à diriger un club de combat clandestin, d’assassinats en série par une simple berceuse, d’écrivains enfermés dans une télé-réalité particulièrement sadique ou encore d’une petite fille envoyée tout droit en Enfer. Et si le voyage temporel au volant de voitures de course rappelle évidemment les aventures de Doc et Marty McFly dans Back To The Future, il est aussi le thème central de ce qui constitue le véritable chef d’œuvre de Chuck Palahniuk : Rant1.

Ledit chef d’œuvre est la biographie orale d’un personnage mythique : Buster Casey, alias Rant. Dans un univers post-apocalyptique dans lequel la société est divisée en deux factions qui s’entrechoquent, les Diurnes et les Nocturnes, des personnages de tous horizons s’expriment avec plus ou moins de véracité sur la vie de ce fameux Rant. De son ancienne petite amie à son rival en passant par des membres de sa famille ou de simples badauds qui ne le connaissent que de nom, chacun apporte sa pierre à l’édifice de ce mythe qu’ils veulent tous avoir fréquenté. Entre faits avérés, mensonges, approximations et légendes urbaines, les différents chapitres permettent au lecteur de se faire sa propre image de ce renégat futuriste.

La distorsion temporelle et la désintégration, puis reformation, de la matière, notamment humaine, est le facteur science-fictionnel premier de Rant. En ça, Chuck Palahniuk a toujours apporté à la littérature ce que l’illustre David Cronenberg, avec The Fly, Videodrome ou encore Crash, avait apporté au cinéma : des corps meurtris par les mutations, la fusion de la chair et du métal, le transhumanisme et une vision pessimiste des limites de la technologie et, plus généralement, des sociétés qui la portent jusqu’à l’hégémonie. Rant est de ce fait une œuvre exigeante qui traite en profondeur des transformations d’un monde biologique vers la mécanisation de toute vie : les coureurs automobiles qui s’affrontent dans le désert ne font qu’un avec leurs bolides et le récit prend des airs de petit frère bâtard de la trilogie Tetsuo2, de Shinya Tsukamoto. En parallèle, le travail sur la chair, sur la matière organique, se développe également au travers des lubies de Rant que certains n’hésitent pas à dépeindre avec dégoûts : l’omnipotence du personnage qui semble niché en chacun des protagonistes, les morsures de chauve-souris qu’il s’inflige comme s’il s’agissait d’une drogue, tout participe à faire de cet individu, tantôt tueur en série, tantôt garçon paumé, une véritable icône.

Et c’est tout le propos de Palahniuk : Rant est une fausse idole. Les travers de l’Amérique moderne qu’il a su si bien esquisser dans Fight Club, Invisible Monsters ou encore Haunted se trouvent ici davantage métaphorisés : lorsque le monde est à l’abandon, lorsque toute croyance, toute foi semble éteinte, ceux qui jaillissent de la poussière et se montrent plus forts que le commun des mortels passent pour des dieux vivants. Les ruines d’une civilisation ne laissent place qu’à la loi de la jungle, la loi du plus fort : manger ou être mangé, tuer ou être tué, car plus aucune autorité n’est là pour punir celui qui imposera sa propre loi par la violence. C’est le cas de ce personnage dont tout le monde parle comme ça aurait pu l’être de Charles Manson si son grotesque projet d’apocalypse raciale avait porté ses fruits3. Rant se pose alors davantage comme une œuvre d’anticipation sociale plutôt qu’un pur récit de science-fiction qu’il serait difficile d’appréhender à notre époque avant de devenir désuet en vieillissant de quelques décennies. En définitive, Buster Casey est en chacun de nous, transformant chaque individu en bombe à retardement. L’évolution de la société, de la technologie, de la politique et même des modes pourrait, selon Rant, transformer le plus docile des agneaux en grand méchant loup. Vince Gilligan, showrunner de Breaking Bad, a largement sondé cette hypothèse au travers des cinq saisons de ce drama dont le principal protagoniste, un attendrissant professeur de chimie qui avait du mal à joindre les deux bouts, s’est transformé en un impitoyable baron de la drogue parce que la couverture sociale américaine ne lui permettait ni de soigner son cancer, ni de permettre à ses proches de vivre décemment une fois qu’il serait six pieds sous terre. Au pied du mur, la faculté d’adaptation de l’être humain est décuplée par son besoin de survie. S’il veut s’en sortir, s’il veut vivre, il fera tout pour parvenir à ses fins, quitte à devenir un bourreau, à écraser son prochain pour se frayer un chemin vers le salut.

Qu’il soit visionnaire ou non, réaliste ou purement fantaisiste, Rant brille par l’originalité et l’efficacité de sa forme mais également de son fond. La critique est incisive, le ton est mordant, comme à son habitude, et le bestiaire de personnages particulièrement attrayant. Au delà d’une lecture passionnante, Rant est une œuvre qui reste longtemps en tête une fois l’objet livre définitivement (?) refermé. Il est aussi et surtout l’un des meilleurs exemples de ce qui se fait de mieux au sein de la littérature américaine contemporaine.

James Franco et Pamela Romonowsky ont d’ores et déjà acquis les droits de l’adaptation cinématographique de ce roman. Gageons que la dimension inadaptable de l’œuvre de Palahniuk transforme ce projet en véritable défi aussi bien technique que narratif. En d’autres termes : une entreprise à suivre qui, même si l’équipe en charge de sa réalisation manque le coche, promet un résultat de toute évidence intéressant.

Notes

1. Rebaptisé Peste pour sa traduction française par Alain Défossé aux éditions Denoël en 2008, soit un an après sa sortie originale.

2. Tetsuo (1989) est un film amateur racontant les péripéties d’un homme se transformant en monstre de métal après s’être malencontreusement planté une tige métallique dans la jambe. Ce film donnera deux suites, toutes deux réalisées par son auteur : Tetsuo II : Body Hammer (1992) et Tetsuo : The Bullet Man (2009). Le film Tokyo Fist (1995) est une première suite non-officielle à Tetsuo II.

3. En 1969, les adeptes de ce gourou prétendument sataniste commirent de nombreux massacres, dont celui de Cielo Drive durant lequel péri l’actrice Sharon Tate, épouse enceinte de Roman Polanski, dans l’unique but de faire accuser les Black Panthers et d’ainsi provoquer une guerre raciale visant à l’apocalypse. Manson et ses sbires se seraient alors présentés comme les sauveurs de la race blanche afin de dominer le monde.

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