Loi sur le renseignement : pourquoi acceptons-nous d’être surveillés ?

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Le projet de loi sur le renseignement a suscité beaucoup de réactions de la part des journalistes et des acteurs du numérique. Ces derniers ont subitement redécouvert le caractère fondamentalement bavard des technologies. De son coté, le peuple semble bouder la question.

Selon le baromètre Orange-Terrafemina, 57% des français considèrent la surveillance généralisée comme « justifiée ». Est-ce l’aveu d’un consentement ? Ou simplement la conséquence de l’évolution historique du concept de vie privée ?

Publicité de la vie privée et privatisation de la vie publique

La notion de vie privée varie au fil de l’histoire. On doit à Aristote la distinction entre sphère privée et sphère publique, avec en arrière plan l’idée que le public est le « royaume des libertés » et le privé le « royaume de la nécessité ». La conception moderne, quant à elle, donne une valeur forte à la sphère privée où les libertés individuelles s’édifient.
Au cours de l’histoire récente on assiste à une publicité (au sens étymologique, à savoir rendre public) de la vie privée, c’est à dire que ce qui était privé hier ne l’est plus forcément aujourd’hui.
Avec l’apparition de la photo de presse, le principe de publicité s’étend aux affaires privées des hommes publiques. Un bon exemple est l’affaire Strauss-Khan ou encore les multiples frasques de Nicolas Sarkozy pendant son mandat. Puis un glissement s’opère, les médias de masse commencent aussi à s’intéresser à la vie privée des gens ordinaires. C’est le temps des émissions de radio sur la sexualité et de la télé-réalité. L’essor des réseaux sociaux participe aussi évidemment de ce mouvement ; l’exposition de soi et l’observation de l’autre deviennent des pratiques courantes (nous y reviendrons).

Mais si la vie privée devient publique, la vie publique devient aussi privée.
Comme l’explique très bien Jean-Claude Michéa1, le traumatisme des guerres de religion du XVIème siècle, puis celui des totalitarismes du XXème siècle, forge la conviction pessimiste des premiers libéraux selon laquelle, toute volonté de fonder la vie commune sur des normes morales ou philosophiques partagées ne pourrait que conduire à nouveau l’humanité dans des guerres de religions sans issues (le relativisme culturel, l’idée selon laquelle chacun peut avoir sa propre morale est donc au fondement de la métaphysique libérale). Il est donc dans l’intérêt de la paix civile d’imposer à tous les individus le principe d’une société idéologiquement neutre, c’est à dire une société où l’expression des valeurs doit être réservée à la sphère privée.

Ce qui pose un problème politique fondamental. L’espace public se définit (philosophiquement) comme un endroit où l’on peut user publiquement de la raison pour s’émanciper du pouvoir2. Pour faire simple, l’espace public est le lieu du débat démocratique, c’est à dire de la politique. Mais si l’on proscrit par principe toute référence publique aux valeurs, il devient très compliqué d’avoir le moindre débat de fond. Le concept de politique se trouve nécessairement vidé de son contenu. De là, l’indigence du débat politique actuel qui repose entièrement sur l’émotion. A travers la mise en scène de joutes verbales, le spectacle médiatique tente de cacher que les candidats sont d’accord sur l’essentiel : le développement illimité du libéralisme économique et politique (ce qui est la même chose).
De plus, la régularisation, au nom des droits de l’homme et des libertés individuelles, de toutes les pratiques privées, ne peut que conduire à une société procédurière. Des pratiques légitimes pour les uns seront inévitablement perçues comme illégitimes pour les autres, car elles ne sont plus contrôlées verticalement par des principes communs, et on aboutit à un système de contrôle transversale des uns par les autres, dont les associations anti-racistes sont peut-être le plus parfait exemple…

La guerre contre le peuple

Nous sommes ici au cœur de la métamorphose de la politique depuis au moins un siècle. Les outils de l’homme politique moderne ne sont plus les grands principes de la philosophie, mais le marketing et la communication ; la politique ne vise plus le dépassement des contradictions par la loi, mais l’automatisation des comportements par la Technique.
En effet, Ces 15 dernières années ont été le théâtre d’un durcissement sécuritaire de la législation en matière de renseignement, et surtout d’un changement radical de direction dans la politique de gestion de l’ordre public. La loi sur le renseignement vient ainsi s’ajouter à une longue série de lois sécuritaires : Loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (LOPSI ; 2002) ; Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure (LOPPSI 2 ; 2011) ; Loi de programmation militaire (2014) ; Loi anti-terroriste (2014).
La globalisation des échanges et la suppression des frontières ont incubé une opposition également globalisée qui peut venir de n’importe où, de l’intérieur comme de l’extérieur, résultat : tout le monde est suspect. Des procédures appliquées hier à des puissances ennemies sont donc aujourd’hui appliquées à la population, et il n’y a plus aucune différence entre la défense nationale et la sécurité intérieure.

À l’origine de ce bouleversement, le rapport Déceler-Etudier-Former : une voie nouvelle pour la recherche stratégique – Rapprocher et mobiliser les institutions publiques chargées de penser la sécurité globale rédigé par Alain Bauer, criminologue, ancien grand maitre du Grand Orient de France et proche de Manuel Valls. Ce rapport marque la progressive subversion du droit pénal au profit de la mise en place d’un régime préventif basé sur la détection des intentions. Selon le rapport, cette méthode « offre de considérables avantages en matière de perception des dangers et menaces émergents. Il évite de tout balayer et vérifier systématiquement, ce qui permet des économies et surtout de concentrer l’action sur les points critiques à haut risque » (p.24). Bref, l’intention prime désormais sur les faits, Minority Report : nous voilà.

Ce qui est en vue c’est bien la programmation d’une société automatisée, où comme l’avait montré  Michel Foucault dans Surveiller et Punir, l’objectif de la minorité aux manettes n’est plus de se faire voir au plus grand nombre pour lui montrer sa force (Ex : exécution en place publique), mais justement l’inverse, c’est à dire d’exposer la majorité à la minorité par un système de surveillance de masse.
Les panoptiques, ces maisons avec un œil central capable de tout voir sans être vu, étaient conçus au départ pour remplacer les anciennes prisons. Le détenu ne pouvait jamais voir si le poste d’observation central était occupé ou non ; il devait donc intégrer la surveillance dans son comportement. À grande échelle, l’idée que quelqu’un est surement en train de nous surveiller est plus efficace que de poster des gardes à tous les coins de rue. L’œil d’une caméra suffit à nous dissuader de commettre une infraction, pourtant nous ne savons absolument pas si quelqu’un nous observe vraiment. Bref le débat sur la surveillance de l’État cache souvent la réalité des comportements d’auto-censure et du contrôle technique du peuple par lui même.

La traçabilité des objets et des personnes, à travers la collecte de données, est donc devenu le fondement d’un système technique de sécurité globale. Le résultat est évidemment une perte de liberté, mais c’est une perte de liberté causée par la logique interne du libéralisme qui vide le concept de politique de son contenu en interdisant par principe toute référence à des valeurs communes. Ce qui était privé hier ne l’est plus aujourd’hui, mais si le peuple n’a plus de vie privée, c’est avant tout parce que l’élite n’a plus de vie publique (comme espace de débat politique).
On a donc déjà un début de réponse concernant l’absence de mobilisation du peuple quant à la loi sur le renseignement. Mais n’est-ce pas aussi parce qu’ils effectuent un arbitrage entre le cout de la perte de liberté et le gain des avantages apportés par les technologies ? N’y-a-t-il pas une véritable dépendance au numérique ?

Dépendance au numérique ?

L’arrivée du regard d’autrui dans notre vie privée est une conséquence directe de notre utilisation des technologies.
Pour comprendre, il faut distinguer deux types d’exposition de soi1 : l’exposition de soi volontaire qui correspond aux informations que l’utilisateur livre de lui même sur le réseau, et l’exposition de soi involontaire qui désigne l’ensemble des informations que l’utilisateur laisse involontairement sur le réseau. L’exposition de soi involontaire n’implique pas forcément l’exposition de soi volontaire, pour la bonne raison qu’il est très facile de recouper des informations anodines, que l’on a soi-même choisies de divulguer, pour obtenir des informations sensibles que l’on souhaitait garder privées. Avec un simple mail, dans lequel vous ne livrez aucune information personnelle, il est très facile de localiser l’ordinateur que vous utilisez. Nous avons aussi tous vécu le regrettable moment où un ami Facebook nous identifie sur une photo qui n’est pas à notre avantage. Cet exemple montre parfaitement la difficulté de contenir une information dans un périmètre donné du web. Tout simplement parce que la propagation de l’information dépend aussi des autres.

En outre, internet représente l’un des derniers espaces de liberté d’expression, mais il est aussi un outil de flicage inouï, et vouloir l’un sans l’autre c’est être naïf, car la fuite informationnelle est constitutive de la mise en réseau et du web relationnel. Vouloir utiliser Facebook tout en préservant sa vie privée, c’est comme se déshabiller en pleine rue et demander à tout le monde de fermer les yeux. Il en va de même pour l’internet et la Technique en général. Comme nous l’avons montré dans l’article : Peut-il y avoir un bon et un mauvais usage des technologies ?, les conséquences négatives d’une utilisation positive des technologies sont imprévisibles et surtout inséparables : il ne peut y avoir d’internet sans surveillance.
Pour résister au système et à la surveillance généralisée des services de renseignement, il faudra donc soit apprendre à utiliser les technologies pour ce qu’elles nous apportent de positif tout en minimisant leurs conséquences négatives, mais en n’oubliant jamais qu’on ne pourra pas les supprimer totalement ; soit apprendre à se passer d’elles. Certes, il faut dénoncer le caractère liberticide de la loi sur le renseignement, mais la perte de liberté est-elle vraiment dans la surveillance de l’État ou dans l’incapacité de se passer du numérique ?

Notes

1. MICHEA (Jean-Claude), Le Complexe d’Orphée, Climats (2013)
2. HABERMAS (Jürgen), L’espace public : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Payot (1988)

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