Le sport professionnel est-il encore humain ?

olympique

Il y a deux conceptions du sport, la conception grecque et la conception romaine. La première décrit un jeu qui tend à développer harmonieusement les formes et les puissances corporelles. La seconde représente une technique dont l’objectif est l’efficacité et la victoire, et il semble que ce soit cette conception qui domine aujourd’hui, non seulement le sport professionnel, mais aussi et malheureusement, de plus en plus le sport amateur.

L’intégration du sport professionnel dans l’économie capitaliste

Le sport est une réaction à l’industrie, il est donc lié à celle-ci. Les plus grands sportifs du siècle dernier, comme Emil Zatopek, venaient des milieux ouvriers. L’URSS se met au sport en même temps qu’elle s’industrialise, et le seul pays d’Europe centrale ayant une organisation sportive était le seul à s’être industrialisé : la Tchécoslovaquie. Mais à cette époque un sportif professionnel pouvait à la fin de sa carrière s’offrir tout au plus  un restaurant ou un magasin de sport.
Or, depuis quelques décennies on assiste à une intégration de plus en plus grande du sport dans l’économie capitaliste. On l’a très bien vu dans le football avec l’arrêt Bosman en 1995. Arrêt imposé à l’UEFA par la Cour de justice européenne qui permettait de lever les derniers obstacles juridiques à l’introduction de la concurrence pure et parfaite dans le monde du football européen. C’est à partir de cet arrêt que le montant des transferts a commencé à atteindre un niveau surréaliste et que l’image des footballeurs en est venue à ressembler à celle des personnalités du show-business, deux mondes pourtant diamétralement opposés.

La télévision a joué un rôle central dans cette intégration. Dès l’instant où le sport a pu être diffusé à un si large public, il a été vu comme une formidable vitrine pour tous les investisseurs et la pression des sponsors s’est faite sentir.
On estime à 150 000 $ la seconde de publicité à la mi-temps du Superbowl, la finale de football américain qui est l’évènement sportif le plus suivi aux États-Unis. Ce qui veut dire qu’une marque doit débourser la modique somme de 4 millions de dollars pour y diffuser un spot publicitaire de 30 secondes, faisant ainsi du superbowl l’évènement sportif le plus rentable au monde devant la ligue des champions, le championnat universitaire de basket américain (NCAA) ou encore la coupe du monde 2014 au Brésil.
L’explosion du marché des paris sportifs est aussi caractéristique de cette dynamique. Il représente le plus gros marché mondial pesant pas moins de 1000 milliards de dollars dont 90% proviennent d’ailleurs de paris illégaux (chaque année 140 000 000 $ sont blanchis par le biais des paris sportifs). Les nouvelles technologies y sont pour beaucoup : on estime qu’un parieur sur 5 opère directement depuis son téléphone portable. Aujourd’hui n’importe qui peut parier à n’importe quel moment sur n’importe quoi et en temps réel ! Pour visualiser, à elle seule la française des jeux proposent 7000 paris par semaine.

Qu’est ce que cela signifie ? Et bien que la logique du sport est à présent la même que celle du capitalisme. Dans le football professionnel le joueur est la marchandise du club qui est géré comme une entreprise. La boxe professionnelle est un monopole que l’on peut comparer aux grands monopoles capitalistes. Quant à la formule 1 ou le cyclisme, ce sont tout simplement des marques qui s’affrontent et les sportifs font office de panneau publicitaire. On retrouve également dans le sport professionnel la notion de productivité qui est commune à la logique capitaliste, il faut un maximum de championnats, de coupes, de tournois… Plus les audiences montent plus la rentabilité augmente.
Le moyen de cette rentabilité est la performance qui elle seule assure le spectacle. Une performance qui n’aura plus aucune limite, pas même humaine.

Le jeu contre l’enjeu

Si le sport professionnel doit devenir une industrie où seule la performance compte, alors il est parfaitement logique que les principes humains qui prévalaient autrefois dans le sport populaire soient remplacés par la pure rationalité technique de l’homo-economicus.
Perdre un match ou une compétition est devenu une catastrophe économique inenvisageable, et plus l’enjeu augmente, plus le jeu disparait. Désormais, tous les moyens sont bons pour gagner, avec tout ce que cela comporte de tricheries, de coup bas et d’anti-jeu.

Faut-il rappeler l’épisode de la main d’Henry face à l’Irlande qui permet à la France de se qualifier pour la coupe du monde 2010 ? Surtout que l’on sait aujourd’hui que 5 millions d’euros ont été versés par la FIFA au directeur général de la fédération irlandaise pour ne pas qu’il engage de poursuites…

Sans parler du dopage qui est bien sur le fait de tous les sports. On connait évidemment les affaires qui ont touchés l’athlétisme ou le cyclisme, les livres ayant servis d’apologie des exploits de Lance Amstrong viennent d’ailleurs d’être reclassés dans la catégorie « fiction » d’une libraire de Sydney, mais le fléau touche aussi le tir de précision où les bêta-bloquants ralentissent le rythme cardiaque et les tremblements, et les disciplines où la taille est déterminante (par exemple : basket-ball, volley-ball et natation).
C’est une pratique ancienne, la première victime du dopage est Arthur Linton, mort en 1896, mais elle semble s’être professionnalisée au début des années 60 avec l’arrivée de produits à activité hormonale comme les corticoïdes. Et c’est précisément à cette période que les records du 100m font un bond en avant avant de stagner jusqu’aux années 80, soit précisément à l’arrivée de l’EPO sur le marché.

On retrouve dans le dopage le même phénomène d’entrainement qui caractérise la Technique. L’amélioration de l’oxygénation des muscles s’obtient grâce à une augmentation du nombre des globules rouges, ce qui épaissit le sang. Quand le cœur, au repos, ralentit, le sang devient de moins en moins fluide, et peut arrêter le cœur. Le sportif dopé doit donc se réveiller la nuit pour faire de l’exercice afin d’éviter un arrêt cardiaque, ce qui entraine « la fatigue du sportif » qu’il faut pallier par d’autres produits dopant. La Technique entraine la Technique, le dopage entraine le dopage.
Le prix d’une telle manipulation chimique de l’organisme n’est pas sans conséquences : l’espérance de vie d’un joueur professionnel de football américain ne dépassait pas 55 ans dans les années 1990, et pour les coureurs cyclistes professionnels le risque de décès cardiaque avant 45 ans est cinq fois supérieur à la moyenne.

Outre la manipulation chimique, on trouve aussi dans le sport professionnel des cas de manipulation mentale. À ce titre, le cas de Tiger Woods est le plus troublant. En effet, lorsqu’on essaie de comprendre ses performances défiant toute logique humaine, on tombe sur l’hypothèse de l’hypnose. C’est le père de Tiger Woods, Earl Woods ancien béret vert (forces spéciales) durant la guerre du Vietnam, qui l’initie au golf à l’age de 3 ans sur les terrains militaires du sud de la Californie. Puis lorsque son fils est âgé de 13 ans, il est pris en charge par le docteur Jay Brunza psychologue et commandant d’une unité traitant de l’addiction chimique sur la base navale de San Diego. Dans un numéro de GolfDigest Earl Woods déclare « la première fois que Jay a hypnotisé Tiger il lui a fait tendre son bras en lui disant qu’il ne pouvait plus le bouger, j’ai essayé de le bouger, je n’ai pas pu. ».
Des pratiques surréalistes qui semblent être récurrentes dans le monde du sport. En effet, qu’est-il arrivé à Serena Williams pendant l’édition 2014 de Wimbledon ? La tenniswoman a même avoué dans une interview avoir plusieurs personnalités…

Dans cette logique libérale de dépassement de toute les limites, il était naturel que le transhumanisme trouva des applications directes dans le sport professionnel, et notamment dans la pratique du handisport.
Au départ créés au sortir de la seconde guerre mondial pour ne pas mettre de côté les nombreux estropiés de guerre, les jeux paralympiques avaient pour objectif de donner l’occasion aux athlètes ayant un handicap physique de se dépasser et de réaliser des performances sportives comparables à celles des athlètes olympiques. Seulement, le niveau des avancées techniques est tel qu’il est n’est à présent plus seulement question de combler un handicap, mais bien de rendre les athlètes handicapés plus performants encore que les athlètes valides. Aujourd’hui, la Technique fait des handicapés des hommes augmentés, et des valides des hommes diminués.
Le premier pas a été franchi avec Oscar Pistorius. Il est le premier athlète amputé à concourir dans un championnat du monde pour valides, et le premier athlète handicapé médaillé (par équipe) parmi les valides. Mais encore une fois, la gloire a un prix, puisque le 12 Septembre 2014, il est reconnu coupable de l’homicide involontaire de sa compagne, le top-model Reeva Steenkamp. Un accès de violence qui pourrait être expliqué par la prise prolongée de stéroïdes anabolisants connus pour augmenter l’agressivité. Grandeur et décadence d’un homme broyé par un système implacable ; héros national avec ses prothèses, déséquilibré mental une fois ses lames déchaussées.

L’élément humain est en réalité le dernier obstacle pour une industrie brassant autant de milliards. Progressivement rendu obsolète par la Technique, l’humain ne remplira bientôt plus le cahier des charges en terme d’audience et de spectacle. Son caractère fondamentalement imprévisible n’est pas non plus compatible avec le besoin d’assurer un « retour sur investissement ». Pour maximiser ses chances de profit mieux vaut miser sur la supériorité technique, stable, mesurable et donc contrôlable. Ce qui est d’autant plus déplorable que ce phénomène s’étend jusque dans les pratiques sportives des masses.

La fin du sport amateur ?

C’est à partir de François Ier que le professionnalisme sportif est officialisé en France, en jeu de paume notamment. Par lettres patentes, le roi de France efface la distinction entre gains d’un joueur de paume et revenu des travailleurs, et officialise une réalité de fait qui avait cours depuis bien longtemps où paris et enjeux avaient pour beaucoup transformé le sport en métier.

Lorsque Pierre de Coubertin entreprend de rénover les Jeux Olympiques en 1896, ils resteront un siècle durant les chantres de l’amateurisme.
L’idéologie amateuriste s’opposera vivement au professionnalisme sportif tout au long du XXe siècle. Le summum étant atteint pendant la Seconde Guerre mondiale en France avec l’interdiction pure et simple du sport professionnel par le régime de Vichy en 1942. Cette opposition prendra fin dans les années 1990 quand les Jeux olympiques se professionnaliseront entre 1988 et 1992. Le rugby à XV, autre pilier du temple amateur, cèdera dans la foulée (1995).

Une des plus grandes figures de l’amateurisme restera le regretté boxeur cubain Teofilo Stevenson. Trois fois champion olympique de boxe poids lourd, il est considéré par beaucoup comme le plus grand boxeur de tous les temps. Jouissant comme Ali d’un physique longiligne lui permettant d’allier la force d’un poids lourd avec la rapidité d’un poids léger, il refusa néanmoins toujours, à l’inverse d’Ali, le monde malsain et « inhumain » de la boxe professionnelle. Malgré les propositions indécentes de l’industrie, il finira sa vie modestement avec les siens dans sa petite maison offerte par le parti communiste pour sa fidélité à la révolution cubaine.

Parallèlement à sa professionnalisation, on constate également une rationalisation du sport amateur. En effet, depuis maintenant plusieurs années, le sport amateur constitue un nouveau marché pour les nouvelles technologies. De plus en plus d’objets connectés sont créés pour permettre aux sportifs de calculer leurs performances individuelles. On a la montre intelligente qui mesure en temps réel vos pulsations, la distance parcourue grâce à une balise GPS, vos calories dépensés durant l’effort…

Il suffit de se promener dans n’importe quel parc urbain pour voir que le sport amateur a subit une mécanisation qui correspond à la mécanisation des appareils. Un processus de disparition du jeu et de la joie, du contact avec la nature et de la spontanéité ; tout cela s’efface pour obéir à l’impératif froid des temps records. Ce processus c’est tout simplement celui du système capitaliste qui, en transformant le sport en industrie, a logiquement banni – selon la formule de Galeano – « la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer ».

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