Peut-il y avoir un bon et un mauvais usage de la technologie ?

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Dans une scène du très bon documentaire, Le monde selon Monsanto, on peut voir Robert Shapiro, le PDG de la multinationale, se faire passer un savon par un porte-parole de Greenpeace et dire pour se défendre : « Les biotechnologies ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi, c’est l’usage qu’on en fait qui les rend bonnes ou mauvaises. »

Longtemps la Technique fut une ruse de l’homme pour déjouer les lois de la nature et les retourner contre elle. Le silex de l’homme pré-historique peut allumer un feu ou trancher des aliments, il n’est qu’un intermédiaire entre l’homme et la nature. Il apparaît donc que la Technique primitive soit effectivement neutre, mais qu’en est-il des nouvelles technologies qui n’ont plus aucune commune mesure avec leur ancêtre primitif ?

Avant tout il faut se mettre d’accord sur une définition de la Technique. Dans La Technique ou l’enjeu du siècle, Jacques Ellul définit la Technique comme le meilleur moyen en vue d’une fin. Cette définition appréhende la Technique d’une manière étendue ; elle a ce mérite de ne pas réduire la Technique à la machine, une confusion qui empêche de ne rien comprendre au phénomène technique moderne. Car au même titre que des techniques matérielles comme les machines et les outils, il existe aujourd’hui des techniques immatérielles comme le marketing ou la comptabilité.

Dans le cas d’une utilisation négative des techniques, il est d’usage de dire que c’est l’homme qui est mauvais et non la Technique qui est neutre. Ceci vient d’une conception réduite de la Technique. Si celle-ci est le meilleur usage que l’on peut faire de quelque chose, alors soit on l’utilise en vue d’obtenir le meilleur résultat possible, soit on l’utilise autrement, mais dans ce cas ce n’est plus une utilisation technique.
On peut par exemple planter un clou avec revolver, ce qui est une utilisation positive du revolver, mais pas une utilisation technique, car ce dernier conçu pour remplir une autre et unique fonction.À l’inverse on peut tuer quelqu’un avec marteau, mais encore une fois ce n’est plus une utilisation technique du marteau. La Technique, ou le meilleur usage des moyens, veut qu’on utilise le marteau pour planter un clou et le revolver pour tuer.

Si l’on a découvert la bombe atomique avant l’énergie motrice, ce n’est pas à cause de la méchanceté des hommes (en tout cas pas uniquement), c’est parce qu’il était plus simple de mettre en place la première que la seconde. Il fallait découvrir la bombe pour découvrir l’énergie motrice, et ce pour des raisons techniques1. Admettons, contre intuitivement, que l’on passe par la difficulté avant la simplicité, que l’on construise d’abord une centrale nucléaire avant une bombe et qu’il y ait une utilisation positive et une utilisation négative du même fait Technique. Une centrale ne peut-elle pas se transformer en bombe comme lors des désastres de Tchernobyl et de Fukushima ? Mais se concentrer sur l’explosion c’est encore occulter le vrai problème qui est la gestion des déchets rejetés par les centrales. Et à défaut de trouver une utilisation positive des déchets nucléaires, on est obligé d’admettre que le fait technique nucléaire est unique, que le positif et le négatif sont inséparables.

Les conséquences négatives de l’utilisation positive des techniques sont impossibles à prévoir. La Technique se raffine et s’améliore petit à petit à l’aide d’autres techniques. Par exemple, l’introduction de la Technique dans l’agriculture permet d’augmenter la production, mais la monoculture fragilise les plantes face aux maladies et aux insectes, et on répond à ce problème technique par les pesticides qui eux posent le problème de la pollution des nappes phréatiques, auquel on répondra surement par une solution technique qui amènera elle même un autre problème etc…
Cet enchainement des techniques est le signe le plus flagrant que la Technique moderne a changé de nature. Elle est devenue totalement autonome.

« Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine. Là le mouvement de l’instrument de travail part de lui ; ici il ne fait que le suivre. Dans la manufacture les ouvriers forment autant de membres d’un mécanisme vivant. Dans la fabrique ils sont incorporés à un mécanisme mort qui existe indépendamment d’eux. » Karl Marx, Le Capital, livre premier, 1867

L’analyse marxiste du travail nous permet de comprendre que l’autonomie du travailleur face à la technique réside dans sa capacité à lui fixer des finalités, à la maitriser. Dans le travail concret de l’atelier, l’outil prolonge la main de l’artisan, ce dernier donne à la Technique ses finalités, il est encore autonome. Dans l’organisation capitaliste du travail, l’artisan (devenu employé) est dépouillé de l’objet de son travail, ainsi que de la maitrise de l’ensemble du processus de production, la Technique est devenue autonome et fixe les finalités au travailleur. On pourra répondre : mais c’est alors le capitaliste qui fixe les finalités de l’organisation, la Technique n’est pas autonome. Et on aura tord.
La division scientifique du travail capitaliste répond à une nécessité technique qui vient de la machine, qui est elle aussi une technique. Si un industriel achète des machines, il lui faut des ouvriers qui sachent les utiliser, cela nécessite donc que les travailleurs soit spécialisés en fonction des machines qu’ils utilisent. Ainsi, la Technique répond à la Technique et fixe ses propres finalités. Mais on pourra dire : c’est bien un homme qui invente la machine, c’est donc l’inventeur qui fixe les finalités de la machine, la Technique n’est pas autonome ! Et on aura encore tord.

Car le rôle de l’homme dans le progrès technique est de moins en moins grand. On voit les mêmes inventions apparaitre à plusieurs endroits en même temps. On sait par exemple qu’en 1939, les recherches sur la bombe atomique étaient au même point en France, en Allemagne, en Norvège et aux États-Unis, ce sont des circonstances historiques qui ont donné l’avantage aux États-Unis.
Plus que l’intervention de l’homme, c’est l’addition de multiples détails perfectionnant l’ensemble qui est décisive. À cet égard, la machine à vapeur, fruit de multiples retouches successives, est un exemple caractéristique. L’expertise n’est plus nécessaire pour contribuer à ce perfectionnement, ce n’est plus l’inventeur de génie comme Léonard De Vinci qui est à l’origine du progrès technique, mais la recherche anonyme et collective. Et aujourd’hui plus que jamais, à l’ère de l’internet et du cerveau collectif, n’importe qui, en y consacrant un peu de temps, peut participer à l’effort de recherche.
Il y a un autre élément à considérer pour montrer l’autonomie de la technique moderne, il s’agit de sa croissance automatique. On a déjà montré plus haut comment la Technique croit d’elle même avec l’exemple de l’agriculture industrielle, mais il faut également mentionner l’augmentation en nombre des techniciens. En effet, statistiquement le nombre de savants et des techniciens a doublé tous les 10 ans depuis un siècle, et cela s’est fait tout seul2 !

Tout progrès technique positif se paie par son revers négatif qu’on ne peut pas séparer. Séparer le négatif du positif est trop facile, et conduit à penser que la Technique serait soumise à une quelconque considération morale. Or la Technique est autonome et ne se soucie donc que d’elle même, c’est à dire de son efficacité ; elle n’obéit qu’à elle même, elle forme un tout qui est sa propre fin.

Notes

1. ELLUL (Jacques), La technique ou l’enjeu du siècle. Economica, 2008.
2. Ibid

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