L’automatisation peut-elle nous libérer du travail ?

Les grecs de l’antiquité méprisaient le travail (et la Technique) et lui préférerait le loisir (Skholè). Le travail était réservé aux esclaves et aux citoyens de basse extraction soumis aux nécessités de la vie. L’homme véritablement libre était celui qui, affranchi de ces contingences matérielles, pouvait se consacrer à la politique ou à la philosophie.
Cette conception aristocratique de la vie n’est possible que grâce à l’automatisation du travail, par l’esclavage comme dans l’antiquité ou par la Technique comme dans les sociétés industrialisées. Au XXème siècle, l’augmentation de la productivité est telle que les travailleurs se prennent à imaginer ce que serait une vie sans travail.
Pourtant, 60 ans plus tard, le progrès social ne reste que très relatif face au progrès technique. Et alors qu’une réduction du temps de travail, même relative, aurait du permettre aux individus de développer d’autres facettes de leur personnalité, on assiste au contraire à une centralité inédite du travail dans la vie moderne. Et pas n’importe quel travail : l’emploi. Le travail est humain, l’emploi est un rapport de force politique qui ne reconnaît aucune forme de travail en dehors du marché. Il a jeté les individus dans des gouffres de spécialisation qui font de leur quotidien un univers clos, où il ne peuvent plus rien comprendre des motivations de l’autre car leur travail est toute leur vie. Le marché du travail a désormais le monopole de la survie, et les hommes privés d’emplois se retrouvent totalement démunis et incapables d’assurer leur subsistance. Ainsi, l’automatisation permet-elle vraiment de se libérer du travail ?

La théorie du déversement

La théorie de référence pour analyser les effets du progrès technique sur l’emploi est la théorie libérale de la destruction-créatrice. Le progrès technique détruit des emplois par l’automatisation mais il en créerait d’autres.
Dans les années 70, avec le développement de la micro-électronique, on passe de la mécanisation à l’automatisation. En agençant les opérations mécanisées les unes avec les autres, le système de production devient autonome et son comportement systématique. Ces progrès techniques expliquent en grande partie le recul de la part de l’industrie dans l’emploi total et la tertiarisation de la société. Proche de 6,2 millions au point haut de 1973, l’emploi s’est réduit de plus d’un tiers dans les activités industrielles. Il se situe désormais sous la barre des 4 millions, soit moins d’un salarié sur six (15,2 %) contre plus d’un sur quatre voici trente ans. En revanche, le secteur tertiaire est devenu majoritaire. En 2012, il représentait près de 60 % de l’économie mondiale, et 89% de la population active française. Il y a bien destruction-créatrice, ce que le secteur secondaire perd à cause de l’automatisation, le secteur tertiaire le récupère.
emploi par secteur

Seulement, cette logique de déversement, théorisée par Alfred Sauvy, comporte une faille majeure. En effet, la théorie n’a de sens qu’à long terme et dans un cadre libérale où les facteurs de production sont parfaitement mobiles. Or, nous ne sommes pas tous des nomades attaliens, errant d’aéroports en aéroports avec pour seule patrie un ordinateur portable. Le salarié ne peut généralement pas instantanément se déplacer vers l’emploi déversé, comme le soulignait déjà Marx, s’il y a « compensation », elle n’est ni immédiate, ni homogène parmi les travailleurs. Le progrès technique est donc une cause de chômage à court terme.
Mais que disent les chiffres sur le long terme ? De 1975 à 2007, la France a gagné 3,5 millions d’emplois. Sur ces emplois, la contribution de l’industrie a été fortement négative, celle de la construction négative également mais beaucoup plus faible, par contre celle des activités tertiaires est puissamment positive et pour les deux tiers concentrée dans les activités essentiellement marchandes.

Ainsi, même si elle comporte une faille à court-terme, sur le long terme, le théorie du déversement semble-t-elle se confirmer. Fort de ce constat, comment appréhender l’évolution du travail à venir ?

La généralisation de l’automatisme

« La substitution numérique, que ce soit pour les chauffeurs, les serveurs, ou les infirmières, se développe. La technologie va réduire la demande pour les emplois peu qualifiés. Dans 20 ans, la demande d’emplois sera significativement réduite. Je ne pense pas que les gens en ait vraiment conscience… »

Ici, Bill Gates a le mérite de nous alerter sur la profonde restructuration que sera amené à subir le marché du travail, mais sa déclaration est malheureusement représentative de l’idéologie de la Silicon Valley : les avancées technologiques pousseraient nécessairement les gens vers de meilleures qualifications.
L’idée n’est pas neuve, déjà Aristote reconnaissait la nécessité des esclaves comme instruments de production, libérant les maitres des basses besognes, leur laissant la possibilité de s’adonner à la philosophie ou à la politique, seules activités vraiment dignes d’un citoyen. Il est vrai que la Technique, en se perfectionnant, nécessite de moins en moins l’intervention de l’homme pour fonctionner.
Pourtant, plusieurs études viennent bouleverser cette idée. En effet, on assiste à un renversement ; la demande d’emplois hautement qualifiés n’a fait que chuter depuis les années 80, la concurrence dans les emplois moins qualifiés s’est accrue et les travailleurs plus qualifiés ont pris la place de travailleurs moins qualifiés.

Une tendance qui risque bien de s’aggraver avec le développement de ce qu’on appelle le Big Data, ou l’explosion quantitative des données numériques.
Sans rentrer dans les détails (il faudrait plusieurs articles sur ce seul sujet), le calcul intensif sur d’énormes quantités de données permet de plus en plus de s’affranchir de la méthode scientifique traditionnelle basée sur la formulation d’hypothèses et de modèles théoriques. Grâce à l’augmentation exponentielle des capacités de calculs, Google peut se dispenser d’émettre des hypothèses ; on fait tourner les données dans l’ordinateur et il trouve des corrélations. Google ne cherche pas à savoir pourquoi une page est meilleure qu’une autre (causation), il peut juste dire qu’elle est meilleure (corrélation). Ce qui n’a pas empêché la firme d’écraser la concurrence sur le marché de la traduction par exemple.
Dans un premier temps, l’automatisation ne concerna que les taches ingrates facilement substituable comme le travail à la chaine, mais on voit bien que les robots sont de plus en plus en mesure d’assurer aussi le travail cognitif des cadres. Avec le Big Data, des fonctions supérieures de l’esprit (l’interprétation) sont aussi visées par l’automatisation, ce qui fait dire à l’économiste Michel Volle que l’on est passé d’une exploitation de la « main d’œuvre » à celle du « cerveau d’œuvre ».

Mais si la Technique ne nous libère pas du temps pour que nous puissions le consacrer à des activités plus hautes, et qu’elle tend aussi à automatiser les activités intellectuelles qu’elle est sensée nous permettre de développer, il faut nous interroger plus précisément sur ce qu’elle apporte réellement au travail.

Automatisme ou autonomie ?

La nature du rapport travail/technique se fait jour dans un autre dialogue qui est celui que l’homme entretient avec la nature.
En effet, si nous devons travailler c’est que la nature ne produit pas spontanément de quoi répondre à l’ensemble de nos besoins. Le travail consiste donc toujours, directement ou indirectement, en une transformation de la nature.
Dans Les principes de la philosophie du droit, Hegel définit le travail comme une médiation qui prépare et obtient un moyen pour un besoin. Cette relation de médiation est sans doute ce qui nous torture dans le travail. Il n’est jamais assez spontané, immédiat. Il demande un effort, et moins la nature est prodigue, plus l’effort sera important pour satisfaire nos besoins. Ici, l’homme semble être condamné à subir la puissance de la nature, mais cette soumission ne dure qu’un temps puisqu’elle va justement servir à l’homme à prendre le dessus. En se soumettant à la nature l’homme trouve le moyen de comprendre ses lois, et de faire travailler la nature pour lui, c’est ici qu’intervient la Technique.
Grâce à la Technique l’Homme parvient à renverser la situation en soumettant la nature à son tour. C’est le caractère profond de la relation entre travail et technique : À travers la Technique, le travail permet à l’Homme de se libérer de la nature et de ses besoins, il permet à l’homme de s’humaniser.

Toutes les langues européennes distinguent le travail comme résultat du travail comme activité. En revanche, depuis les premières révolutions du capitalisme médiéval, le français confond les deux. On utilise indifféremment le mot travail pour désigner l’œuvre ou le labeur qui n’ont pourtant pas le même sens. Pour pouvoir dire qu’un gymnaste travaille pendant son entrainement, il faut pourtant bien que notre conception du travail ne soit pas réductible au seul résultat. Cette position est-elle tenable ?
Tout l’effort de la pensée de Marx se concentre sur ce point. Reprenant l’analyse de Hegel, il considère que l’homme conquiert son autonomie par son travail en rusant la nature par l’intermédiaire de l’outil. Le travail est fondamentalement technique et c’est l’évolution de l’outil qui détermine l’évolution du travail. Mais lorsqu’à l’outil vient se substituer la machine, le travail, englué dans l’organisation capitaliste, perd toute sa dimension humaine et libératrice.
L’autonomie du travailleur face à la technique réside dans sa capacité à lui fixer des finalités, à la maitriser. Dans le travail concret de l’atelier, l’outil prolonge la main de l’artisan, ce dernier donne à la Technique ses finalités, il est encore autonome. Dans l’organisation capitaliste du travail, l’artisan, devenu employé, est dépouillé de l’objet de son travail ainsi que de la maitrise de l’ensemble du processus de production. La Technique est devenue autonome et fixe les finalités au travailleur. Le travail n’est plus une libération, il devient une aliénation.

L’extériorisation d’une compétence dans la Technique entraine inévitablement un dés-apprentissage, un oubli de cette compétence. Cet oubli n’est pas décisif pour les taches répétitives, mais il est au contraire fondamentale s’il touche des capacités intellectuelles de synthèse et de modélisation, comme le soulignait déjà Adam Smith lui même :

« Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d’opérations simples, dont les effets sont aussi peut-être toujours les mêmes ou très approchant les mêmes, n’a pas lieu de développer son intelligence ni d’exercer son imagination à chercher des expédients pour écarter des difficultés qui ne se rencontrent jamais ; il perd donc naturellement l’habitude de déployer ou d’exercer ces facultés et devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir. » Adam Smith, La Richesse des nations

On aboutit à une prolétarisation généralisée des Hommes, à une société d’employés qui ne savent plus rien faire d’autre que de travailler. Ce qui est d’autant plus inquiétant que la seule forme de travail reconnue aujourd’hui est l’emploi. Il n’y a plus d’autres moyens pour bouffer que de passer par l’emploi, sauf à créer une entreprise pour crouler sous les taxes, ou à rentrer dans la fonction publique que les apôtres du marché rêvent de voir détruite. Nous avons délégué à la Technique notre bien le plus précieux : la maitrise de notre destin.

La question n’est donc pas de se libérer du travail par l’automatisation, mais de se libérer de l’emploi par l’autonomie, de se réapproprier la Technique pour lui redonner un but, une fin autre qu’elle même. Disons-le clairement, il faut reconstruire de l’autonomie pour ne plus dépendre du marché. Car si l’emploi est notre seul moyen de survie, que feront ceux, de plus en plus nombreux, qui n’ont plus accès à cet Eden ? Surtout, que feront les hommes qui ne savent plus rien faire d’autre que de gagner leur vie ?
Pour redevenir autonome, il faudra reconquérir une montagne de connaissances oubliées, un savoir ancestral perdu dans les rouages de l’automatisme, mais qui fait partie intégrante de la vieille tradition paysanne française. Il faudra peut-être aussi réapprendre à ne plus travailler, à respecter le temps de repos, cette récupération que les sportifs connaissent bien, utile pour développer d’autres facettes de notre personnalité. Un repos qui sera l’occasion de reprendre le temps de cultiver son jardin pour manger sainement, de se cultiver soi même pour échanger avec les autres, de faire de l’exercice pour être en forme, et de dormir enfin. En somme, tout ce que le rythme de la vie moderne, dans sa course effrénée, ne permet plus de faire.
Ainsi lorsque les coups du sort viendraient à s’abattre sur nous, nous pourrons user de nous-même et rester homme en dépit du sort.

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