Uber : capitalisme et métamorphose de la lutte des classes

La narration utilisée par Uber et ses partisans consiste d’opposer l’innovation de la firme au monopole sclérosant des compagnies de taxis ; le progrès de la nouvelle économie du partage au conservatisme ; la compétition au protectionnisme.
Pourtant, le bon sens nous fait remarquer que le succès d’Uber coïncide étrangement avec une période de chômage accrue. De plus, c’est maintenant une firme valorisée à plus de 40 milliards de dollars. De tels profits sont-ils compatibles avec les pratiques coopératives auxquelles le numérique semble avoir donné un nouveau souffle ?

Extension du domaine du Marché

Le modèle d’Uber consiste à se faire rencontrer une offre et une demande de service, non par l’intermédiaire d’une institution ou d’une firme spécialisée, mais d’une plate-forme numérique qui profite de la mise en réseau pour décentraliser l’investissement en capital vers tous les utilisateurs et ne fournir qu’une seule chose : l’information. Ce modèle serait de l’économie du partage, car il permet de contourner les institutions et de dynamiser l’économie en créant de nouveaux emplois.
À ce sujet, les médias entretiennent une confusion. Il n’y a absolument aucun partage avec Uber puisque l’algorithme est une propriété privée. De plus, c’est une fausse désintermédiation ; la firme ne fait que créer un nouveau marché en concentrant une offre et une demande non-marchande pour en faire un commerce. Cette marchandisation toujours plus importante des réalités humaines est ni plus ni moins qu’une subversion des rapports sociaux.

Si je déménage, je demande à un ami de me donner un coup de main et je lui paie un verre pour le remercier. Est-ce de l’économie collaborative ? Non c’est tout simplement de l’entraide, des rapports humains de don et contre-don qui fonctionnent universellement depuis des millénaires, sans qu’ils aient besoins d’être régulées par le marché.
Depuis que les hommes ont été forcés d’abandonner leurs modes de vies autonomes pour servir de main d’œuvre à l’effort industriel, puis de « cerveau d’œuvre » à la tertiarisation de l’économie, ils ont vendu leur temps libre pour pouvoir se payer des services qu’ils auraient très bien pu se rendre à eux mêmes.
Ne le cachons pas, ce modèle est aux antipodes de l’autonomie que nous essayons de développer sur Humain Enraciné. Il conduit à morceler la vie en autant de micro-services auxquels on peut accéder grâce à des plateformes exilées dans des paradis fiscaux. Ainsi, dans le sillage d’Uber ont fleuri une myriade d’applications reprenant le même modèle. On a Homejoy, un service de nettoyage domestique ; Dogvacay un service de dog-sitting ; Sweetch qui cherche des places de parking disponibles etc…

Le paysan du début du XXème siècle reprend l’exploitation de son père, la famille et le lieu de travail sont organiquement liés. Or, désormais le facteur qui détermine le lieu de résidence n’est plus la famille mais l’emploi. Dès lors est apparu, entre la résidence et le travail, un temps de transport  qui représentait une opportunité de profit. Après avoir conquis le temps de travail avec l’emploi, le temps de loisir avec la télévision, il restait au marché d’exploiter le temps de transport de plus en plus long. Puis finalement, tous les autres espaces de temps libre ; chaque minute improductive étant une plus-value manquée. Et le marché vient finalement étendre son domaine pour réguler tous les espaces du quotidien.

Les nouveaux communs

Deux modes de gestion opposés président à la formation de l’internet : le marché et le commun.
On a vu comment avec les nouvelles plateformes l’économie numérique, les technologies pouvaient servir à l’extension du marché comme moyen de régulation des rapports sociaux. Mais grâce aux technologies, on peut aussi se réapproprier de grands biens communs qui ont été monopolisés par le marché, que ce soit le savoir avec Wikipédia, le numérique avec le logiciel libre ou la monnaie (en partie) avec le financement participatif.

La tradition des communs est très ancienne et c’est l’histoire d’une lente et violente dépossession. Les communs désignaient autrefois les territoires considérés comme bien commun partagé entre les habitants d’un ou plusieurs bourgs. Ils témoignaient des restes encore bien vivant du communisme antérieur.
Le mouvement des enclosures dans l’Angleterre du XVIème a converti dans la violence les biens communaux en pâturages pour les troupeaux de moutons afin que puisse se développer le commerce de la laine. Il en résulta un immense appauvrissement rural.
En France, c’est la Révolution Française, avec deux lois fondamentales, qui va confisquer les biens des corporations et interdire le savoir collectif en créant l’office des brevets : les lois Le Chapelier et d’Allarde, dont Karl Marx dira qu’elles sont un véritable « coup d’État bourgeois ». En l’espace d’une décennie, toutes les organisations collectives seront détruites au nom de l’individualisme révolutionnaire. Aujourd’hui le phénomène se poursuit avec notamment le brevetage du vivant par les multinationales de l’agro-alimentaire, et la marchandisation de l’eau.

La nature même du réseau permet de réduire les couts de transactions et donc de se passer d’intermédiaires. Il permet de développer des projets en coopération et ainsi se réapproprier le fonctionnement d’outils dont nous avions perdu toute compréhension.
Wikispeed est ainsi la première voiture construite en open-source. Créée par Joe Justice, cette voiture à haute efficience énergétique a bénéficié des méthodes souples du développement logiciel. Avec une consommation de 2,3 litres aux 100 kilomètres, une vitesse de pointe de 239 km/h et une accélération de 0 à 100 km/h en 5 secondes, la WikiSpeed SGT-01 affiche des performances défiant les standards de l’industrie, tout en se conformant aux tests de sécurité routière les plus exigeants.

La métamorphose de la lutte des classes

La lutte des classes n’a évidemment pas disparu ; si on ne la voit plus, c’est qu’elle est partout. En réalité, l’opposition simple prolétariat / bourgeoisie s’est complexifiée d’un ensemble d’oppositions et de contradictions véhiculées par les couches moyennes. Michel Clouscard définit la classe moyenne comme étant l’ensemble des catégories sociales qui subissent à la fois la confiscation de la plus-value en tant que producteurs et l’injonction de consommation en tant que consommateurs.
Le développement d’une société de l’abondance a permis aux producteurs de profiter de la consommation, ce qui a atténué l’antagonisme de classe entre bourgeois et prolétaire pour finalement aboutir à une classe sans conscience de classe c’est à dire sans solidarité, sans culture politique. Ainsi a-t-on pu voir ces dernières semaines, des travailleurs précaires s’opposer à d’autres travailleurs précaires. Les travailleurs s’opposent entre eux, le système continu de s’enrichir. Il a gagné.

Mais la fabrication d’une classe unique compatible avec le développement du capitalisme a échoué. La répétition des crises depuis les années 70 prouve que les couches moyennes éclatent sous le poids de leurs contradictions et font apparaitre nouvelle lutte des classes entre travailleur collectif et hyper-classe mondialisée. Une des illustrations de cette nouvelle fracture est évidemment l’opposition entre marché et communs que nous avons décrite et qui déchire le numérique depuis ses balbutiements.

Il semble donc que l’économie collaborative à la sauce Uber, loin de nous faire collaborer, vise plutôt à nous isoler en faisant des rapports d’entraide une simple place de marché. Étendant ainsi la portée du capitalisme et reconnaissant toujours plus avant le marché comme le moyen le plus approprié, efficace et bénéfique pour la médiation des interactions entre individus.
Uber n’a rien de nouveau : l’hétéronomie des services pour soutenir le marché de l’emploi. Le partage n’a pas besoin d’économie, nous n’avons besoin d’aucune firme américaine pour réguler nos déplacements, ni d’aucuns monopole pour nous transporter ; il n’y a pas d’algorithme que le cerveau collectif ne puisse écrire, comme le démontre la formidable aventure du logiciel libre. Cette contradiction c’est celle des nouvelles couches moyennes qui portent le développement technologique. Ni totalement productrices ni totalement consommatrices, elles portent en elles la métamorphose de la lutte des classes. Pour chaque Steve Jobs, il y a un Richard Stallman et c’est de leur affrontement que naitra peut-être une histoire nouvelle.

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